La validation par la démonstration
Music, Fashion, Film, ou pourquoi je n'ai jamais voulu être un expert.
Je ne m’en rappelle que trop peu ; aucune image ne remonte. Il n’y a que les lumières qui s’étirent, et la nuit qui grise l’esprit — même en plein jour.
On s’échappe de la fontaine, il s’occupe de moi, il est si beau, il m’accompagne, et puis rideau. Je reste perché à cet instant plusieurs jours, avant de le perdre bêtement.
La nuit suivante parcourt un jardin illuminé. La musique est chaude, la cousine en vadrouille jette son grappin sur moi, on danse sans réfléchir, on chante à faire hurler les voisins. Le temps est bon, la fête est folle. C’est comme garder l’équilibre alors qu’on est projeté à la vitesse de la lumière dans un torrent de sensation et d’émotion — et le spectateur, l’acteur et le scénariste s’assimilent et ne deviennent qu’un. On se sent vivant l’espace d’une seconde. On relève la tête, et on regarde le monde avec un œil différent, comme si l’impossible venait de mourir.
Et puis je le ressens : l’étincelle n’est plus là. Ou bien elle s’est cachée.
C’est de là que je veux parler. De cette étincelle — et de la façon dont un disque est venu la rallumer, sans me demander mon avis. Music, Fashion, Film, de Charli XCX : un album qui est aussi un film, et un film qui montre comment il s’est fait. Quand je la regarde parler, danser, chanter, j’ai l’impression de voir une autre version de moi — et c’est perturbant, parce que je n’ai pas l’impression d’avoir le droit de ressentir ça. Trois titres tournent en boucle et refusent de me lâcher.
I. Camera
« It makes me feel how it makes me feel. » Toute la nature du sentiment est là — dans cette phrase qui refuse de se laisser décrire. Cette sensation indescriptible qui nous prend lorsqu’on ose créer, et qu’on a tant de mal à retrouver. Sûrement parce qu’on sait ô combien elle vient de nous, et que nul ne peut nous l’offrir à part nous-même.
En tant qu’artiste, en tant qu’être vivant, il existe en nous des sensations — parfois brèves, parfois lentes — qui laissent une trace qu’on ne pourra jamais montrer à personne, et qui pourtant fait partie intégrante de ce que nous sommes. Exister, vivre, c’est surtout ressentir sans pouvoir décrire, sans pouvoir oublier.
Si l’étincelle m’échappe, c’est que mes propres limites m’en barrent l’accès. Charli, elle, ne s’en défait pas : elle en emprunte une autre. Elle aime devenir quelqu’un pour cesser d’être elle-même, parce que cet autre n’a pas les mêmes limites. Il ose écrire sans se soucier du lendemain, sans faire attention à ce qui le retient. Il se défait de ses liens et saute en chute libre vers la créativité. Le chaos plutôt que l’ordre : il envoie en l’air les concepts et les règles, s’en affranchit et l’assume. Pas de faux-semblant par politesse. Over-confident même lorsqu’il sait qu’il a tort. Vivre à cent pour cent l’amuse plus que laisser passer le temps.
Il n’est pas l’inverse de moi. Il est la version que je n’ai jamais osé être — pour toutes les raisons que j’ai pu trouver, inventer, broder avec le temps, sans que ça m’ait fait avancer d’un centimètre.
Et c’est là que l’album me percute : il me ramène à cette nature changeante que je continue à tenter d’effacer. Il me rappelle que les masques ne sont pas seulement une erreur ou une malédiction, mais une méthode, un moyen, un medium pour s’adresser au monde.
II. Persona
On pourrait croire qu’on porte un masque pour convenir au regard des autres. Mais c’est toujours pour soi, au fond — pour convenir à une image qu’on se construit de ce qui sera acceptable. L’autre, ce n’est pas autrui : c’est soi-même. Celui qui sait ce qu’il faut faire, mais qui ne le fait pas, et qui confie cette basse besogne à son propre masque.
Alors le doute revient. C’est peut-être juste un froussard qui veut s’émanciper de sa propre responsabilité, et faire croire au monde ce qu’il a décidé pour ce soir.
Et pourtant : on ne possède pas ce qui est libre par nature, et non par choix. Rester acteur sans cesser d’être spectateur et scénariste — trouver l’équilibre entre le laisser-aller et le laisser-venir.
Où s’arrête la lâcheté, où commence l’art ? La frontière, c’est lorsque j’arrive à chanter avec ma propre voix, sans chercher à reproduire celle de l’artiste qui chante. Le moment où j’arrive à la laisser sortir de moi sans la contraindre, sans la distordre pour la faire correspondre à une idée floue du succès. Quand je sens que mon corps, ma voix et mon esprit vibrent à l’unisson, je me libère — car je m’affranchis de mes propres limites. Les trois ne font plus qu’un. Comme dans le torrent.
III. No One Lasts Forever
C’est toujours le même combat intérieur. « Where one minute you know you’re the worst, and the next you know you’re better than everyone in the room — but know that nothing’s gonna last forever. » L’overconfidence n’a jamais été une qualité, dans ma jeunesse : j’ai dû la cacher tout du long. Et c’est devenu cette chaise bancale où l’équilibre semble impossible à trouver.
Voilà pourquoi cette version sûre d’elle est celle que je n’ai jamais osé être : on me l’a fait ranger avant même que je sache m’en servir. Le masque ne m’invente pas une audace neuve — il me rend celle qu’on m’a confisquée. Et l’étincelle, peut-être, n’est pas morte : elle s’est cachée, comme elle.
Cette audace confisquée, j’ai appris à m’en passer en ne devant rien à personne. Je n’ai jamais été intéressé par l’idée d’être un expert : c’est contraire à ma peur de me montrer, au fait que j’attends toujours plus de moi — alors que je n’ai jamais voulu lire tout ça dans des livres. Je ressens toujours ce besoin de faire par moi-même, de découvrir seul, à ma seule force, les choses dont j’ai besoin. Je garde cette difficulté à demander de l’aide, parce que comprendre par moi-même, c’est la seule audace qu’on ne pouvait pas me retirer.
Et pourtant : c’est en lisant le livre éponyme de Rick Rubin que j’ai compris que je ne fais pas fausse route. Besoin d’y arriver seul, mais besoin de validation pour arriver à y croire. La double-absence est là : absent à moi-même, puisque je ne me crois pas sans le regard d’un autre ; absent aux autres, puisque je refuse de leur devoir quoi que ce soit. Deux façons de n’être jamais tout à fait présent à ce que je fais. La validation par la démonstration, pas par l’apprentissage.
Mais le poids de la création, c’est celui que je lui donne. Ça, je le sais. Le savoir n’a jamais suffi à reposer quoi que ce soit — sinon la chaise aurait cédé depuis longtemps. Elle tient parce que je continue à m’y asseoir, à guetter l’équilibre comme s’il devait venir d’ailleurs. S’il vient de moi, alors je peux aussi le lâcher. Pas d’un coup, pas ce soir peut-être. Mais chaque fois que je chante avec ma propre voix, la chaise perd un pied. Et un jour je m’apercevrai que je tenais debout sans elle.
Coda
L’album m’a percuté. Il m’a ramené à mon sujet — pas comme une idée, mais comme un possible, mis en images, en mots et en sons. L’exposition du masque m’est apparue comme une forme d’art à part entière.
Non plus le masque qui cache, mais le masque qu’on montre. C’est son manque qui fait tout le reste : c’est lui qui me ramène, sans cesse, à trouver un moyen de le retrouver.


